C'toi le site web !
À lire
« Fleur de sel, à taaaable ! »
8/06/11
Grâce à Twitter, je suis tombée sur cette photo il y a quelques semaines, et je ne m’en lasse pas. Il s’agit d’une liste des prénoms les plus originaux parmi les enfants qui se sont présentés aux urgences pédiatriques d’un hôpital. Sachant qu’elle ne porte que sur 3 mois, ça me laisse rêveuse…
Pour ceux qui ne parviendraient pas à lire, je retranscris, ce serait dommage de s’en priver :
Soleil — Chanel-Sefora — Whitney — Teddy — Expert — Nidal — Tudor — Chandler — Robert — Laguna Thalassa — Zizanie — Nephtaly — Bèni — Quandie — Djastin — Luna Tsela — Gavril — Kiss — Brady — Gautam — Phuwadof — Feeling — Fleur de sel — Israfil — Nescada — Elton Scott — Don Béni — Mélusine — Mel — Hyaline — Théolinda — Aristote — Imanol — Yavuz — Saturnin — Sultan — Alperen — Tojo — Elys — Ariel — Sona — Barreau (♀) — Risalet — Arwen — Amélie de Grâce — Amour — Nil — Germaine-Priscilla — Kingsley — Logan — Marwin — Opale — Enver — Gor — Luam — Derrick — ChrisBobby — ChrisStivie — Stivy — Vaéa — Pearl — Émeraude (♂) — Chance — Playboy — Néfertari — Claverie-Isabelle — Toriano — Francki — Evaëlle — Heaven — Kelly (♂) — Lovina — Valck — Diss — Brésil — Charlot — Richie (♂) — Exupéry — Donovan-Jordan — Lindsay — Loup — Patinde — Lischette — Léonit — Beatriz Liliana — Armani — Kewan — Elys — Maxandre — Perle — Glodie — Shakira Violetta — Manhattan — Krystal — Merveil
Premier prix du mauvais goût journalistique pour la Dernière Heure
25/03/11
(Titre adapté de l’article de Mateusz, ex-rédacteur pour la DH, de qui l’illustration a été reprise)
.
Il faut le voir pour le croire : ce vendredi matin, le site web du journal belge la Dernière Heure publiait, dans la rubrique « Société », un article intitulé Prostitution : Le Top 5 des bonnes adresses et sous-titré avec un goût douteux Sodomie, fellation,… Demandez le programme.

Que l’on me corrige si je me trompe, mais il ne me semble pas avoir lu le nom de l’auteur lorsque j’ai lu l’article ce matin ; c’est chose faite puisque l’on peut maintenant lire l’article signé d’Anne Vanbrabant. Sans aucun commentaire introductif qui indiquerait la démarche poursuivie ou le but d’un tel article, Anne Vanbrabant nous propose, sous couvert du plébiscite des internautes (dans quel sondage ?) cinq jeunes (?) femmes (??) classées par catégories : sodomie à Bruxelles, fellation bon marché, expérience trash, entreprenante, rapport qualité-prix. À noter que pour l’expérience trash, c’est une certaine Julie, qui pratique le sexe non protégé (fellation sans préservatif) qu’on encourage le lecteur à aller voir.
On croirait lire un article sur des restaurants sympas.
Et on appelle ça du journalisme ? Madame Vanbrabant a effectivement une licence en Information et Communication de l’Université de Liège. Mais il faut croire que l’actualité ne donne pas assez de sujets à traiter…
.
Edit : En cours de journée, l’article décrié a été retiré du site internet de La Dernière Heure, à la demande d’André Linard, Secrétaire général du Conseil de déontologie. (Source)
Comment parler le belge : un livre à déguster
17/07/10
Voilà un livre de belgicismes que je recommande plus que chaudement ! (« Elle est chaude comme une baraque à frites un soir de kermesse ! »)
Particulièrement goûtu pour les habitants de la région de Charleroi, puisqu’il parle de lieux connus comme Jumet-Gohyssart, le marché noir de Monceau, le judo-club de Couillet-Queue, les lacs de l’Eau d’Heure, la piscine Hélios de Charleroi et, le top du top, la définition du terme athénée parle de l’Athénée de Charleroi, rebaptisé depuis Athénée Royal Ernest Solvay, c’est à dire la chère école de mes études secondaires !
Il y a même une mention de Kiwi Jackson, c’est dire…
(Tout ça me donne envie d’écouter Radio Marcinelle dis donc… Mais on me dit dans l’oreillette que cette formidable station de radio locale a fermé, je ne sais pas si je pourrai m’en remettre.)
Quelques définitions :
Avoir bon
Ressentir du plaisir. Exemples : « Oh, j’ai bon », ou « Oh chérie, j’ai bon à ma quette ». Mais aussi : avoir donné la bonne réponse. Exemple : « Prof ? Prof ? À la question douze, j’ai bon ? » Contraire de « Mertt’ j’ai mauvais ».
Bauyard
Connard, imbécile. Désigne principalement quelqu’un qui vient de faire quelque chose de bête et qui vous dérange. Par exemple, « Hé bauyard, t’as marché su’mpi ! » convient si un importun vous heurte le métacarpe, ou « Tire tu del’voye bauyard » si un paltoquet encombre votre pas. À noter, « Fort Bauyard » peut être utilisé aussi bien pour dire « extrêmement bauyard » que « jeu télé démodé avec nains et tigres que même Patrice Laffont a déserté ». À ne pas confondre avec le « Cheval Bayard », sorte d’emblème statuesque présent dans de nombreuses villes, de Dinant à Dendermonde.
Brol
Trucs qui traînent, bazar, bordel (dans le sens de désordre). On appelle un enfant et on lui dit : « Quand tu auras fini de rentrer le charbon et de repeindre le toit, tu iras dans ta chambre ranger ton brol ! Et dépêche-toi, sinon maman a dit qu’on te renverrait faire le tapin deux heures de plus ! »
Cucuche
Sale, saligot. Terme familier pour qualifier un enfant qui vient de renverser sa pape patta’vautou sur son t-shirt Pokemon. Ou qui a bleffé son Nesquick sur le divan en Alcantara jaune canari qu’on a acheté à crédit dans le catalogue Nekermann.
Encore heureux
Ouf.
Essuie (de/à) vaisselle
Linge de maison servant à sécher couverts, verres et casseroles après qu’on les ait lavés et bien rincés, et que les français appellent torchon (ce qui est ridicule, vu qu’un torchon ça sert à laver par terre, tout le monde le sait). L’utiliser comme essuie-mains, c’est dégueulasse selon certains, moi je le fais et je l’utilise parfois mêêême comme serviette et bavoir. Mis sur la table, ça fait resto italien. Mis sur la tête, ça fait Arabe riche.
Monnonk
Mon oncle — équivalent local de « tonton ». « Maman, je vais aller dire bonjour à Monnonk Georch et Matante Irma. – D’accord ma chérie, mais ne rentre pas trop tard, n’oublie pas que l’infirmière vient à cinq heures pour ton lavement ! ». On peut aussi spécifier la célèbre expression destinée à ceux qui tentent de refaire l’histoire en disant « Oui mais si vous aviez fait ceci, si vous aviez dit cela », qu’on coupe en disant « Si ? Si ? Si Matante avait des couilles, on l’appellerait Monnonk. » (NDLylo : Spéciale dédicace à Monnonk Jean, le frère de ma Bonne-Maman. Merci.)
Mouflette (ou Mouffette, Mické, Snotte, Snottebelle, « un Le »)
Crotte de nez. « Oh merttt’, Mauro a encore éternué, son t-shirt Titeuf est plein d’mouflette. » Parfois, qui pend. On peut en faire des boulettes et les lancer, ou les coller sous la table, ou sur le mur. On peut les faire lécher par le chien. On peut aussi, plus hygiéniquement, les manger. Vive le recyclage.
Skette-braillette
Littéralement, « casse-braguette ». Sketter : casser, briser, rompre. Qualificatif de certains morceaux musicaux qui n’existent plus de nos jours : les slows. Un slow skette-braillette était tellement langoureux et romantique qu’il permettait le rapprochement pelvien des personnes sous les projecteurs et boules à facettes. Nombre d’entre nous avons été conçus lors de sessions fougueuses de rentre-dedans sur le siège arrière de la 404 de papa, suite à un roulage de pelle sauvage et profond pendant un slow skette-braillette. (…)
On y trouve aussi les explications des inévitables termes abi, à pouf, astruquer, balle-pelote, baraki, beniss, canlette, carabistouilles, cliquoter, colau, coumère, didjoss, disbautchi, dringueille, ducasse, evoy, frigolite, galaffe, godiche, ket (à ne pas confondre avec quette), kwistax, makka, mijolle, narreux, nom di dom, non peut-être, oufti, pourcha, pour finir, quetter, rabouloter, racusette, rawette, séééss, si fait, sin d’jeu, six-quatre-deux, speppieux, shpitroulle, en stoemeling, tchouler, tirer son plan, toquer, toudi, vitoulets, vogel pick, et bien d’autres encore.
« Oh Kimbèrlè qu’est-ce que tu as fait ?? Mais on ne peut pas faire des caraboutchats sur le papier-peint d’à Matante ! »
« Oh j’ai co fait din m’culotte. – Mais enfin, Laurence ! »
« Aïe ! Ça n’va né, baraki ?? – Quoi ? – Mais tu m’as lancé un parpin sur mon pied ! – Pffouuuu qu’t'es nounouille ! »
« Elle a fait du break dance sur sa tête et en tournant elle a accroché la casserole de bolo avec ses longs pieds, et il y en a eu patta’vautou dans la cuisine. Qué cucuche ta cousine ! »
« Rire c’est rire, mais pischi sul dos dè’s'grand-mère et dire qu’elle transpire, ça, ça n’est plus rire ! »
« Waaaati regarde là, la fille, qué des grosses loches ! »
Comme on peut s’y attendre, c’est surtout drôle quand on connaît les termes et la façon dont ils sont employés (intonation, accent, etc.), d’autant plus quand, comme moi, on a des grands-parents qui en utilisent la majorité au quotidien.
_
Retrouvez tout ça dans Comment parler le belge (et le comprendre, ce qui est moins simple) de Philippe Genion, édité chez Points, 10€.
Arrêtez Internet, je veux réapprendre à lire.
6/07/10
Pour 29,90€ mensuels dans toutes les bonnes crèmeries, le Web rend crétin.
Depuis que je traîne sur Internet, je perds toute ma capacité de concentration à moyen terme : j’ai besoin d’une lecture par accidents, avec des paragraphes, sous-paragraphes, alinéas, liens, couleur, polices moches, du gras, de l’italique, et j’en passe.
S’il n’y a pas tout ça, je me fais profondément chier et je passe à autre chose; en général après une vingtaine de mots.
Sur Wikipédia je passe de Dostoïevski à la religion, puis à Einstein, puis au putain de baromètre de Bohr. J’ouvre des dizaines d’onglets, je les restaure soigneusement à chaque reboot de Firefox qui me prend 200Mo en RAM, mais je sais que je les lirai jamais. J’arrive par hasard sur un article de 14 paragraphes, je lis les 2 premières lignes et je quitte – je les aurai oublié deux heures plus tard. J’ai oublié comment faire pour m’immerger dans un roman de cinq cents pages.
Enfin bref, cet article en parle très bien. Constatant que l’homme moderne et dynamique (que nous sommes tous au fond de nous) perd sa capacité de concentration, je propose de rentrer en résistance et de parler des longs textes qu’on était tous capables de lire avant, les jours de pluie : ça s’appelait les livres.
Les livres et moi
12/06/10
1. Plutôt corne ou marque-page ?
Marque-page. Avec n’importe quoi d’ailleurs, tout ce que j’ai sous la main : billet de train, liste de courses, papier de bonbon, photo…et même parfois (mais rarement) un marque-page. La simple idée de corner une page me fait frémir, je ne suis pas de ceux qui aiment voir que le livre a vécu ; pour moi, toutes ces marques (bouquin écartelé, pages cornées, paragraphes annotés…) ne font qu’abîmer le livre en tant qu’objet, qui me fascine d’ailleurs. Il y a quelques mois, j’ai acheté la trilogie Millenium, de Stieg Larsson. À plus de 20 euros le bouquin, j’avais tellement la trouille d’abîmer les jolies couvertures d’un noir satiné que je les ai recouverts de papier cadeau le temps de les lire.
Du coup, j’avoue avoir du mal à les prêter, surtout à certains (au hasard, mon frère) qui n’en ont pas de respect. On est bien d’accord, chacun a sa vision des choses et son approche personnelle, mais quand on vous prête un truc, la moindre des choses est de le rendre dans l’état dans lequel on vous l’a prêté.
2. As-tu déjà reçu un livre en cadeau ?
Oui, mais je trouve que c’est un cadeau délicat. Du coup, j’évite, en général, d’en offrir. À ma maman, j’ai déjà offert des romans, parce que je la connais suffisamment que pour savoir ce qui lui plaira. À Ced, quand on était un joli couple d’amoureux, j’ai offert un livre de poésie* parmi ses vingt-deux cadeaux d’anniversaire, parce que je voulais lui faire découvrir ce recueil qui est un des rares bouquins qui soient, pour moi, sorti du lot de la tonne de pages ingurgitée de force depuis le début de mes études, et parce que, s’il ne lit pas de romans, il aime la poésie. En dehors de ces deux exceptions, je ne me souviens pas avoir offert de livres à quelqu’un, du moins pas de romans : peur que ça ne plaise pas, peur qu’on me juge comme ayant « mauvais goût », aussi idiot que ça puisse paraître.
*Serres chaudes et Quinze chansons, de Maurice Maeterlinck
3. Lis-tu dans ton bain ?
Déjà, je suis plutôt douche que bain. Et les rares fois où je prends un bain, non, je ne lis pas. Ça ne m’est arrivé qu’une fois, avec Madame Bovary (Gustave Flaubert).
4. As-tu déjà pensé à écrire un livre ?
Quand j’étais petite, comme pas mal d’enfants. J’aime écrire, mais je manque d’imagination ; je serais incapable de rédiger 200 pages sur la même histoire.
5. Que penses-tu des séries à plusieurs tomes?
Du bien ! J’aime beaucoup retrouver les mêmes personnages, les voir évoluer au fil des tomes… Je suis une inconditionnelle d’Harry Potter et j’ai vraiment adoré voir changer les interactions entre les personnages au fil de leur évolution personnelle. Bien sûr, ce qui vaut pour les séries TV vaut aussi pour les séries littéraires : il faut pouvoir s’arrêter à temps, ne pas trainer en longueur quelque chose qui s’essouffle.
6. As-tu un livre culte ?
Pas particulièrement, si ce n’est deux livres qui ont marqué mon adolescence par le nombre record de relectures que j’en ai faites : Le Passeur (Lois Lowry) et Junk (Melvin Burgess). Et Le Petit Prince (Antoine de Saint Exupéry), qui est différent à chaque fois qu’on le lit.
7. Aimes-tu relire ?
Oui, mais uniquement des livres que j’ai vraiment aimés. Quand je dois, pour les cours, lire un livre que j’avais déjà lu il y a X mois ou années mais ne m’avait pas emballée plus que ça, c’est vraiment pénible.
8. Rencontrer ou ne pas rencontrer les auteurs de livres qu’on a aimés ?
Je n’en ai jamais fait l’expérience, mais je dirais ne pas rencontrer. Pour que le livre garde son identité propre et sa part de mystère.
9. Aimes-tu parler de tes lectures ?
Oui et non : j’aime partager mes impressions, et à la fois j’aime garder tout ça pour moi, comme un trésor.
10. Comment choisis-tu tes livres ?
Je vais vers les couvertures les plus avenantes et/ou les titres les plus surprenants.
11. Une lecture inavouable ?
J’ai lu certains Marc Levy et Guillaume Musso.
12. Des endroits préférés pour lire ?
Mon lit, un fauteuil confortable…
13. Un livre idéal pour toi serait ?
C’est impossible : tout dépend du moment, de mon humeur, de mon état de fatigue, du lieu, des conditions…
14. Lire par dessus l’épaule ?
Quelle drôle d’idée !
15. Télé, jeux vidéos ou livre ?
À vrai dire, aucun des trois. Plutôt quelques bonnes séries sur ordinateur. Quand j’aurai retrouvé un peu de forces, ce sera livres, à n’en pas douter.
16. Lire et manger ?
Plus précisément, lire et grignoter.
17. Lecture en musique, en silence, peu importe ?
De préférence en silence, j’aime laisser résonner les mots dans ma tête (pas la peine d’évoquer mon hypothétique crâne vide, merci).
18. Lire un livre électronique ?
Il manquerait quelque chose. J’aime le livre en tant qu’objet, une jolie couverture, un papier agréable au toucher, parfois même odorant. Et je trouve ça plus reposant pour les yeux, en fait.
19. Livres empruntés ou livres achetés ?
À l’époque où je lisais beaucoup, j’allais à la bibliothèque 2 fois par mois, avec 3 cartes de bibliothèque différentes (du coup, mon père aveugle et ma grand-mère de 80 ans « lisaient » Marie-Aude Murail !), j’avais un rythme de 15-20 bouquins par mois, c’est tout bonnement impossible à suivre pour le portefeuille. Actuellement, j’achète la plupart des livres pour les cours, puisqu’au vu du nombre d’étudiants, il est impossible de compter sur la bibliothèque, mais en dehors de ça, il est rare que j’achète des livres, c’est un luxe que je ne peux pas m’offrir.
20. Quel est le livre que tu lis actuellement et quel sera le prochain ?
90 livres cultes à l’usage des personnes pressées (Henrik Lange). C’est plutôt une BD au format livre de poche, très chouette. J’en parlerai probablement dans un prochain article. Le prochain, on verra.
21. As-tu déjà abandonné la lecture d’un livre ?
Pour les lectures imposées, souvent, par manque de temps principalement. Sinon, assez peu, j’ai tendance à « me forcer » pour aller jusqu’au bout, peut-être de peur de rater l’intérêt du bouquin. Mais les livres non-imposés sont tellement rares depuis mon entrée à l’université, que je ne sais plus vraiment.
Fernando Pessoa, génie de son temps
8/06/10
Vie et œuvre de Fernando Pessoa
Fernando Pessoa (1888-1935) est la personnalité la plus importante du modernisme portugais et est aujourd’hui considéré comme le plus remarquable poète portugais du vingtième siècle et même, dans ce siècle, l’un des plus importants au niveau mondial.
Pessoa se considérait comme un génie mais a toujours vécu modestement et, s’il n’était pas totalement inconnu, son influence était minime dans le milieu littéraire en 1935, année de sa mort. Il mourut d’ailleurs sans que la majeure partie de son œuvre ait été publiée : outre quelques poèmes dans des revues (comme Orpheu, dont il faisait partie intégrante), son seul livre publié de son vivant fut Message (Mensagem), dans lequel il glorifiait le passé national et exhortait le pays à accomplir son destin de grandeur. Du reste, il gardait dans un coffre la majorité de sa production, qui vint à être découverte et publiée au cours du siècle. Son œuvre étant très vaste et dispersée, certains de ses textes sont publiés pour la première fois seulement au XXIe siècle.
Né à Lisbonne, Pessoa vécut son enfance et son adolescence en Afrique du Sud, sa mère s’étant remariée après la mort de son père avec le consul du Portugal à Durban ; ses langues maternelles étaient le portugais et l’anglais. De retour à Lisbonne à 17 ans, il a travaillé modestement comme traducteur de correspondance dans une entreprise commerciale, mais avait acquis de façon autodidacte une culture générale extrêmement vaste. Parallèlement, il se consacre à l’écriture, en portugais et en anglais.

- Le désoeuvrement de Pessoa devint une incône de l’imaginaire national ; ici, une peinture d’António Costa Pinheiro
Outre l’essai, genre dans lequel il a discouru sur d’innombrables sujets (de la littérature à la politique, de l’histoire nationale au mysticisme), Pessoa s’est aussi lancé dans le conte (Le banquier anarchiste (O Banqueiro Anarquista)) et la dramaturgie (Le marin (O Marinheiro), appelé « drame statique », est une version de Faust). Cependant, bien que l’ensemble de son œuvre soit l’objet d’études et d’intérêt, c’est en poésie qu’il s’est le plus démarqué comme créateur. Son talent de créateur se révèle tôt, dans ses premiers poèmes publiés, « Pluie oblique » (« Chuva Oblíqua »), recueil dans lequel il donne le début d’un nouveau style, l’Intersectionnisme, caractérisé par le croisement du poème de réalités et de temps différents, symbole de la tendance pour la fragmentation et le désoeuvrement qui existe chez Pessoa.
Dans sa poésie, Pessoa démontre qu’il a une conscience excessive de sa propre existence, constatant qu’il intellectualise toutes ses sensations, ce qui l’empêche de ressentir véritablement. En observant d’autres êtres (une moissonneuse qui chante, un chat qui joue dans la rue), il ressent le désir de s’autrer (outrar-se) — c’est à dire d’être autre — désir qui l’accompagne depuis l’enfance. Désirant la simplicité mais se perdant dans la méditation angoissée, il vit la contradiction de vouloir être « une joyeuse inconscience / et la conscience de cela ». Sentant de multiples vies en lui, il cherche une façon de vivre ça à travers l’imposture et la création (imposture = pt. fingimento → le terme latin fingere signifie inventer, créer).
Cette tendance est à distinguer de celle qui constituera la marque la plus originale de Fernando Pessoa : l’hétéronymie, paradigme de la fragmentation de l’identité. Pessoa a créé plusieurs hétéronymes, qui sont des entités poétiques auxquelles il a attribué noms, personnalités et styles différents. Pessoa a créé (ou feint), pour ses trois principaux hétéronymes, des vies bien délinéées, avec date de naissance, parcours, intérêts. À travers ce processus génial de création littéraire, une invention nouvelle de la poésie européenne, il a lui-même donné origine à une œuvre plurielle et très riche, presque comme si c’était l’œuvre d’une génération entière. Ses trois hétéronymes les plus importants (Álvaro de Campos, Alberto Caeiro et Ricardo Reis) ont donné lieu à une production poétique singulière et abondante, qui se joint à celle de Fernando Pessoa lui-même (appelé orthonyme, pour le distinguer des hétéronymes). Si chaque hétéronyme est cohérent dans l’ensemble de sa production, les œuvres de chacun d’entre eux contrastent et sont l’antithèse les unes des autres, comme dans un jeu des contraires.
_
Les hétéronymes
Álvaro de Campos est l’hétéronyme le plus proche du mouvement moderniste (dont il a d’ailleurs fait partie avec le manifeste Ultimatum), cosmopolite, voyageur et dandy. Expansif, c’est le plus innovateur dans le langage et les caractéristiques utilisées. Dans ses longues odes, dans lesquelles il adopte le vers libre, il exalte l’industrialisation et le progrès et manifeste le désir de fusionner avec les machines et la vélocité du siècle nouveau, souffrant de la nette influence du mouvement futuriste. Dans ces compositions, il montre l’envie de « tout ressentir de toutes les manières » (« sentir tudo de todas as maneiras »), un peu comme le poète américain Walt Whitman. C’est aussi le plus instable au niveau de la personnalité : à la fin de sa vie, il ressent une profonde fatigue de la civilisation et un sentiment d’incomplétude qui le poussent à se réfugier dans l’enfance.
Alberto Caeiro est le poète paysan, qui n’a que peu d’instruction et utilise un langage très simple. Il prétend atteindre la vérité et appréhender la connaissance à travers les sensations, rejetant la métaphysique et le transcendantalisme qui était alors en vogue dans la littérature mystique (matière à laquelle, d’ailleurs, Fernando Pessoa orthonyme s’intéressait profondément). Il est donc le maître d’une nouvelle doctrine, le Sensationnisme (la primauté des sentiments comme un pont vers la connaissance), maître reconnu et suivi par tous les autres hétéronymes et aussi par Fernando Pessoa orthonyme.
Ricardo Reis est un poète de formation classique et sa poésie le reflète, par les formes strophiques qu’il utilise et par son recours aux thèmes et aux images classiques. Ses poèmes sont clairs et précis, presque au maximum de la vie. Conscient de la brièveté de la vie, il est adepte de l’épicurisme et de la maxime carpe diem. Face à un monde dominé par des forces supérieures et transcendantes, Reis manifeste parfois un certain orgueil dans sa condition humaine, dans laquelle il se rapproche de l’épicurisme.
Il nous reste à aborder Bernardo Soares, le représentant le plus récemment découvert de la création pessoenne, auteur de l’un des plus importants livres publiés au Portugal au vingtième siècle, Le Livre de l’Intranquilité (O Livro do Desassossego), composé de fragments de prose, et qui est bien l’expression du sentiment d’inquiétude et de névrose du siècle. Soares est défini par Pessoa lui-même comme « semi-hétéronyme », ce en quoi il le place d’une certaine manière dans une position intermédiaire. Il ne s’agit pas d’une création totale comme Reis, Caeiro ou Campo ; il n’a pas d’univers propre, comme eux. Par le style, il se rapproche de Pessoa, et ses angoisses sont aussi les mêmes que celles de son créateur.
_
_
_
(Cet article est une traduction adaptée du fascicule Resumo da História da Literatura Portuguesa réalisé par Gonçalo Duarte (Institut Camões) dans le cadre du cours Histoire des littératures lusophones I qu’il a donné à l’Université Libre de Bruxelles en 2009.)


